PATIENCE

Flavien Berger : “Ta liberté ne prend sens que lorsque tu la confrontes à la frontière à laquelle elle est circonscrite”

Juil 5th, 2019

Surpriiiiiise ! Aujourd’hui, Flavien Berger sort (pour notre plus grand bonheur) un nouvel album sobrement intitulé Radio Contre-Temps, « la radio des morceaux qui n’existent pas encore ». Après le long entretien réalisé avant la sortie de son deuxième album, nous le retrouvons de nouveau pour discuter de ses projets en cours et de l’année passée.

La Vague Parallèle : Salut Flavien ! Tout va bien ?

Flavien : Moi ça va super, à tous les niveaux.

LVP : Joseph t’avait déjà interviewé pour La Vague Parallèle quelques mois avant la sortie de Contre-temps. Tu parlais beaucoup d’angoisse dans cette interview et j’aimerais savoir où tu en es maintenant.

F : En fait, je crois que quand j’ai sorti mon deuxième EP, j’avais la même angoisse que quand j’ai sorti mon deuxième album. Tu te dis qu’une phase de toi a plu aux gens et que tu vas les décevoir. Je me disais que j’allais perdre ce qui était bien, aller dans la mauvaise direction. Que j’allais perdre ce pour quoi le projet était intéressant. En même temps, je vais souvent à l’inverse. Mes albums ou mes EPs ne se ressemblent pas forcément donc je me mets moi-même une balle dans le pied. L’angoisse de la sortie d’un disque est balayée une fois que le disque est fini. L’important, c’est de réussir à finir le disque, c’est un challenge par rapport à soi-même. En manque d’humilité totale avec moi-même, je me disais que sur le premier album j’avais été à dix pour cent, et que sur le deuxième je voulais tout faire péter. C’est trop compliqué de tout faire péter par rapport à soi-même. Avant de trouver les moutures finales de mes morceaux, j’ai fait des morceaux hyper complexes. Brutalisme avait deux breaks. J’ai mis aussi des changements harmoniques, des renversements d’accords. En fait, je me prouvais à moi-même que je pouvais faire un truc de zicos. Mais très vite, il faut s’écouter, écouter ce que tu ressens quand tu écoutes le morceau. J’ai tout réécouté et là où les morceaux étaient complexes pour de mauvaises raisons, j’ai élagué.

LVP : Finalement, est-ce que ce n’est pas le fait de devoir faire de longs formats comme des albums qui t’angoisse ?

F : De toute façon, je stresse. Au contraire, j’adore ce format. Je m’y reconnais vachement, parce que c’est une contrainte. C’est un cadre. Dans ce cadre, tu peux être libre. J’ai besoin de donner un peu de sens et de cohérence. Je commence à être monomaniaque sur les chiffres, je commence à établir des liens entre les disques. J’ai besoin d’un quadrillage, d’un format : mixtape, album ou EP. C’est très difficile pour moi de distiller des tracks dans le vide, j’ai besoin d’une histoire. Il y a toujours ce truc de cinéma en filigrane. Dans mes disques, il y a des personnages, avec des scènes et des trucs qui se recoupent. Peut-être que je serais moins stressé en balançant des tracks, mais je me complais aussi dans cet exercice. J’aime bien me prendre la tête. Ta liberté ne prend sens que lorsque tu la confrontes à la frontière à laquelle elle est circonscrite.

LVP : Tu en as déjà beaucoup parlé pendant la promotion de l’album, mais as-tu peur du temps qui passe ?

F : Ce n’est pas tant une peur du temps qui passe que l’idée de s’accrocher au moment. Faire du présent un présent, un cadeau. Je ne pense pas que ce soit une peur. J’en parlais avec quelqu’un de proche, et je lui disais que j’avais hâte d’être en septembre, pour avoir fait tout ce que j’ai à faire là. La personne en face me disait : “Au contraire, j’ai hâte que septembre soit dans hyper longtemps, pour que je puisse faire le plus de trucs possibles.” Je n’ai pas peur d’être vieux et de regretter ce que j’ai fait, ou ce que je n’ai pas fait. Le temps, je l’ai pris dans ce disque comme la matière de la musique. La matière de la musique, c’est aussi la matière des souvenirs. C’est aussi le fait qu’un morceau de cinq minutes, tu ne puisses pas l’écouter en deux minutes. C’est circonscrit. En même temps, ce truc-là est hyper bizarre, parce qu’un disque tu peux écouter certains morceaux alors qu’un film, tu ne regardes pas juste certaines scènes. On est vraiment sur ce que veut dire le fait d’écouter un album, et comment on peut se balader dedans. Si j’ai un peu zoomé sur le temps, c’était plus de manière méta, sur l’épine dorsale de la musique, la substance.

LVP : Est-ce que c’est facile pour toi d’arrêter de travailler sur une chanson, de la figer dans le temps ?

F : C’est le jeu. Un truc m’a un peu libéré : c’est qu’avec le fait d’être artiste, tu vas figer un état de toi-même à un moment M. Un disque c’est ça, comme un film, comme un livre, comme n’importe quelle œuvre d’art, c’est ce que tu es capable de donner à ce moment M. Ce n’est pas le top de toi, parce que dans ce cas-là, tu passes ta vie à attendre pour sortir les choses au bon moment. C’est accepter tes fragilités, des fulgurances à certains moments. Justement le live sert à ça, détruire les morceaux pour mieux les réinventer. Quand j’écoute mes morceaux, je ne trouve pas grand-chose que je referais autrement. À part les paroles. Je trouve que Léviathan n’est pas très bien écrit. Par moment, je dis des choses, et je sais que j’aurais pu les dire autrement. J’ai beaucoup plus travaillé l’écriture sur Contre-Temps, qui est finalement beaucoup plus simple, et moins imagée. C’est un peu une quête de l’universalité. Et puis, quand tu as un texte simple, tu peux faire des reliefs avec un mot qui est beaucoup moins compréhensible.

LVP : Je sais que tu es très cinéphile. De quelle manière le cinéma a influencé ta musique ?

F : Dans le cinéma, il y a un procédé qui s’appelle le montage qui est très intéressant quand tu essayes de comprendre comment un disque peut être monté. J’aime beaucoup un film monté de manière elliptique qui s’appelle Je t’aime je t’aime, et qui pour moi est une des manières les plus excitantes de raconter une histoire. C’est un puzzle finalement. Un disque, pour moi, c’est un film elliptique. Tu as des fragments d’histoires. J’aime bien me dire que je raconte une histoire avec une temporalité définie et une chronologie anarchique. Le cinéma pour moi, c’est un temple lointain dans lequel je n’ai jamais osé pénétrer. J’aime les films métas, les films qui parlent de cinéma. J’aime Je t’aime Je t’aime, j’aime Jurassic Park, j’aime eXistenZ. Et c’est peut-être pour ça que mes albums sont métas. Ils parlent toujours d’écouter la musique, d’aller à la rencontre de la musique. Si, un jour, des gens chantent Pamplemousse dans un karaoké, il se sera passé quelque chose. Ils vont se rendre compte qu’ils sont en train de vivre le truc de la chanson.

LVP : Pour poursuivre sur ton rapport à l’image, j’aimerais savoir à quel point tu es investi dans la création de tes clips ?

F : C’est drôle, parce que pas du tout. Je convie des amis à un univers, et souvent, je vois le final cut. La plupart du temps, je les invite pour leur proposition et pas pour qu’ils fassent un truc que j’ai en tête à leur manière. Dans cette période de ma production musicale, si je ne fais pas les clips, je donne carte blanche aux gens qui les font mais avec quand même une invitation d’univers. Souvent ce sont presque des cadeaux. J’ai vu certains clips finis. C’est comme quand tu as envie qu’un pote à toi te file ses derniers morceaux. T’es trop excité, c’est des partages créatifs. Pour l’instant, on est en échange de cartes Magic. Souvent, je fais de la musique pour des gens, ils n’entendent rien et je leur lance une grosse salve de musique et ils découvrent tout. Peut-être qu’un jour, le projet sera différent et je ferai moi-même mes clips.

LVP : Est-ce que tes rêves influencent tes créations ?

F : Cette nuit, j’ai rêvé que sur les accords de Brutalisme, je trouvais une espèce de mélodie complètement ouf. Dans mon rêve, ça avait trop de sens. Je me suis réveillé et c’était n’importe quoi. Mais oui, les rêves influencent. Pour l’instant, j’évite d’intégrer ma matière rêve à ma musique. Je pense que c’est un projet en soi. C’est tellement un terrain énorme que je le laisse de côté. On peut faire une trilogie d’albums sur le rêve.

LVP : Je sais que tu as tourné un épisode d’Astérix et Obélix avec Salut c’est cool. Est-ce qu’on aura la chance de le voir un jour ?

F : On a fait un premier montage et on n’est pas très satisfait. C’est un film, mais sans les outils d’un film. On va le faire et ça s’appelle Astérix et la musique. Je pense qu’on va faire une deuxième session de tournage, on en parle. On est deux dans l’histoire : Salut c’est cool et moi. On n’est pas cinq. J’ai un rôle à jouer et il faut que je trouve une place au sein de ce groupe, ce n’est pas forcément facile. Ce sera fait, on ne laissera pas ça dans les tiroirs.

LVP : As-tu des découvertes musicales récentes à faire partager à nos lecteurs ?

F : Accident du travail, Johnny Nash avec l’album Passive Agressive et Hiroshi Yoshimura avec l’album Music for Nine Post Cards. Si ta discussion commence à être un peu deep et que tu entends cette musique, cela va vraiment influencer le dialogue.

LVP : As-tu des projets en cours dont tu peux nous parler ?

F : Oui, grave ! Là j’étais à Venise et j’ai fait la musique d’une vidéo du Pavillon Français. En ce moment, c’est la Biennale d’art contemporain à Venise. C’est une artiste qui s’appelle Laure Provost et j’ai été invité par la commissaire qui s’appelle Martha Kirszenbaum à travailler sur un projet qui s’appelle Deep Sea Blue. Depuis quelques mois, j’ai fait plein de musiques pour ce projet-là et la sélection de ce qu’il reste dans le film avec quelques autres morceaux, ça fait un disque. C’est un disque un peu curieux, que j’ai envie de sortir à la rentrée, hors album, un peu expérimental, avec un morceau assez pop en anglais.

LVP : Et enfin, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

F : Le bonheur, d’être heureux, de bien m’entendre.

Flavien Berger est actuellement en tournée dans toute la France. Celle-ci s’achèvera par deux dates les 2 et 3 décembre au Casino de Paris. Radio Contre-Temps est disponible depuis aujourd’hui sur toutes les plateformes.

Cette interview a été réalisée à quatre mains avec Charles Gallet. Big up à toi frangin !